Raymond

Rudolf Tojnko est arrivé de Slovénie après la première guerre mondiale avec femme et enfants pour s’installer à la Machine, une bourgade de la Nièvre qui possédait une mine de charbon à exploiter. Il vint grossir les rangs des mineurs de fond, ainsi que ses fils quelques années plus tard. Il avait le visage taillé à la serpe, un regard perçant qui tenait à distance, mais le cœur généreux. En rentrant du labeur, il buvait son verre de vin rouge à fond culotté ; personne n’y touchait, même pour le rincer. Il aimait lire et lorsqu’il lisait, ou écoutait son poste de radio, le déranger aurait été un sacrilège.

Sa femme Cecilija, petite et pieuse, avait les joues rondes, les yeux en amande d’un bleu cristallin et de longs cheveux tressés en chignon qu’elle recouvrait d’une « ruta » nouée sous le menton ou dans la nuque selon les circonstances. Avec sa blouse et son tablier amarré à ses hanches, elle s’occupait de la maison, du potager, des chèvres, du cochon et louait ses bras aux fermes voisines.

Ils habitaient le quartier des yougos, mais les dimanches comme les jours de fête, ils retrouvaient les polonais pour passer du bon temps, boire, manger, jouer et chanter ensemble. Ils avaient sept enfants, trois fils et quatre filles dont Ljudmila, magnifique de blondeur, qui dès la première occasion plia bagage pour venir travailler à Paris. Elle y trouva un emploi de domestique et rencontra un jeune homme, Raymond, qu’elle s’empressa de présenter à sa famille. Peu après, son ventre s’arrondit et tandis que la seconde guerre mondiale se durcissait, Raymond disparut, du jour au lendemain.

De cette liaison naquit une petite fille, Ginette, brune comme un pruneau, assurément comme son père dont elle découvrit le portrait sur une photographie. Il avait la mâchoire carrée, le nez épais et le front haut. Au verso était écrit un nom « Raymond Real ». Elle glana ici et là quelques confidences : il serait espagnol, boxeur et violoniste. Elle l’imaginait artiste, fustigeant ceux qui le décrivaient bagarreur.

Ginette était ma mère.

Il y a deux ans, je fis un test ADN qui révéla sans surprise des origines slaves, mais aussi algériennes en une forte proportion, et une correspondance génétique avec une dame dont le nom « Rahal » piqua ma curiosité. Était-ce possible que le fameux « Real » soit en réalité « Rahal » ? La phonétique était proche. Je la contactai aussitôt pour lui conter mon affaire en lui joignant la photographie de mon grand-père. Dès le lendemain, je reçus sa réponse, elle avait reconnu son grand-oncle, Mahmoud Rahal dit Raymond, né en Kabylie. Il était engagé dans l’armée française quand il fut emprisonné, puis déporté en Pologne dans un camp de concentration.

C’est ainsi que j’appris l’identité de mon grand-père et un bout de son histoire. Ma mère aujourd’hui décédée en avait rêvé.

Raymond et Ljudmila

3 commentaires

  1. Avatar de Eve Brun Eve Brun dit :

    Incroyable, ces analyses ADN ! Quelle merveilleuse application de la science que de retrouver ses origines et de résoudre les mystères familiaux ! Et c’est si bien raconté ici…

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  2. Avatar de Valérie Valérie dit :

    Je ne sais plus où mettre les commentaires ! Ici ou sur Facebook ! Quel plaisir de finir le we en avec tes vagabondages….

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    1. Avatar de kareneditions Karen dit :

      Et coucou Valérie ! Ici, c’est bien ;-)

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