« On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre ! », m’avait répondu ma mère alors que je lui confiais mon désarroi de ne pas avoir d’amis, puis elle avait ajouté : « Il faut que tu apprennes à être plus généreuse ». Son conseil m’avait laissée perplexe. J’étais tout à fait disposée à l’être, seulement, je me sentais inapte au bonheur ou plus exactement à l’expression du bonheur. J’avais la mine triste comme un caillou, tandis que mon frère était solaire, d’une aura magnétique dont je constatais chaque jour les effets. Je l’enviais sans le jalouser, comprenant aisément qu’on le préfère à moi.
Je ressentis mes premiers émois amoureux à l’âge de treize ans, pour un garçon grand et sportif, de loin le plus costaud du collège et capitaine de l’équipe de hand-ball.
Un match était prévu dans un gymnase de Montreuil et pour rien au monde je n’aurais manqué cet événement. J’y allai, retrouvant des camarades de classe. Les gradins se remplirent de joyeux drilles, tous venus pour supporter leur équipe.
Dès le début de la rencontre, la foule se mit à crier, à lever les bras, à applaudir, électrisée par les buts, les contres, les courses folles des attaquants. Les yeux rivés sur le capitaine, je sentis l’euphorie me gagner, mais ne savais que sourire, incapable d’exprimer de la joie, celle qui se montre, que l’on donne en partage, alors que j’aurais bien voulu faire comme tout le monde, chanter à tue-tête, rire et m’enivrer de bonne humeur. Je me sentais pataude, d’avance ridicule de m’offrir en spectacle. Pourtant, les autres ne l’étaient pas du tout.
J’ai commencé par taper dans mes mains, doucement, en regardant autour de moi. Rassurée que personne n’y prête attention, j’ai continué, de plus en plus fort, osant même pousser quelques cris pour rejoindre la clameur collective.
Ça m’a fait un bien fou, c’est la première fois que mon corps exultait.
A présent, la cinquantaine bien sonnée, je prends le soleil partout où il se trouve, même dans un petit gymnase du Xème arrondissement de Paris. J’y retrouve des musiciens et des danseuses de tous âges, et je me déhanche sans gêne aucune sur le rythme endiablé des percussions africaines. Comme dit Babacar : « On est ensemble ».
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