J’ai balbutié mes premiers mots comme tous les enfants en âge de parler, mais les mois passèrent sans qu’aucune phrase intelligible ne sorte de ma bouche. J’avais inventé mon propre langage et me faisais appeler « Néné ».
À ceux qui s’en étonnaient, ma mère leur répondait qu’elle me comprenait fort bien.
Inquiète, ma tante Danièle m’emmena consulter un spécialiste :
— Cette petite fille est tout à fait normale, seulement, elle ne veut pas entrer dans notre monde, elle a préféré créer le sien. N’entrez pas dans son jeu, faites en sorte de ne pas la comprendre et tout rentrera dans l’ordre.
De retour à la maison, quand j’ai demandé à boire à ma manière, ma tante fit la sourde oreille. J’insistai, puis contrariée, allai chercher moi-même la bouteille dans le frigidaire.
— Tu veux quoi maintenant ? Un verre ? Alors dis-moi : « Un verre, s’il te plaît. »
Je compris la manœuvre. Fâchée, je bus à même le goulot. Sans la quitter des yeux.
L’école fit son œuvre. En son sein, je résistai encore un peu, puis abandonnai définitivement mon vocabulaire sibyllin pour celui du dictionnaire.

