À l’est de l’Albanie, près de la frontière macédonienne, s’étend un territoire inhabité fait de collines ocre parsemées de roches claires et de buissons verts. Il est traversé par une piste sinueuse et caillouteuse d’une blancheur de craie. Oli conduit tranquillement et je regarde par la fenêtre ouverte le paysage poudré d’or par le soleil déclinant. Dernière nous, les enfants somnolent.
Au passage d’un col, un plateau d’herbes entouré de pics rocheux apparaît, et à sa vue, l’envie irrésistible d’étirer le temps et de s’imprégner de la douceur de l’air en y passant la nuit. On abandonne la voiture et pourvus de quelques affaires, on pénètre dans ce sanctuaire qui domine, à perte de vue, un relief de dômes lisses aux flancs plissés. Du fond de la vallée, s’élèvent le bêlement d’un troupeau de chèvres et le tintement de leurs cloches. Tandis que nous installons notre campement, le soleil s’efface, teintant de rose le bleu du ciel et les rares nuages suspendus, avant de les embrasser d’un feu intense orangé. Nous mangeons dans la pénombre, des étoiles s’allument puis d’autres par millier que l’on contemple, avant de nous endormir à l’abri d’une toile de tente.
Au petit matin, le ciel n’est qu’une masse immense et lourde d’une noirceur de plomb, si basse qu’elle en est effrayante. Je sonne le branle-bas de combat. Alors que les premières gouttent s’abattent, on fourre en vrac nos affaires dans les sacs aussitôt donnés aux enfants qui décampent seuls en direction de la voiture, le temps de démonter les tentes. Il pleut déjà averse lorsque nous partons à notre tour, les toiles ramassées en boule à la hâte. Le terrain est accidenté, je marche derrière Oli sans prendre tout à fait le même chemin. A mesure que nous avançons, un voile gris m’entoure et s’épaissit. Le vent se lève et s’intensifie rapidement, me poussant de travers. L’eau est déviée et me cingle le visage à présent m’obligeant à tourner la tête, quand je sens soudain de multiples piqûres comme une brassée d’épis de blé jetée à la figure suivies de projectiles plus gros, des cristaux de glace qui m’assaillent et me bombardent de toutes parts, les joues, le front, le corps. Abasourdie, je continue à progresser mais le vent déjà puissant redouble, me malmène, et avec lui, le flot incessant de la mitraille qui me gifle et me martèle sauvagement. Je peine à avancer, totalement désemparée face à ce déchaînement de violence qui s’amplifie sans cesse et s’active à me broyer. Oli est trop loin, hors de portée de voix. A sa posture, je devine qu’il lutte aussi, arc-bouté contre les éléments. Subitement, je le vois se jeter au sol, face contre terre. Je fais de même, aveuglément. Oui, ne plus bouger et attendre que s’apaise la furie. Je pense avec angoisse à mes enfants, à leur possible détresse. Le vent faiblit, je me relève et marche en titubant jusqu’à la voiture. Une porte s’ouvre, j’entends des cris, les enfants sont là, terrifiés mais indemnes. Soulagée, je m’assois sur le siège passager, les habits détrempés, la tête basse, encore hébétée. Je tremble, de froid et de la peur qui m’a étreinte et se relâche peu à peu. Oli entre à son tour, nous nous regardons, sidérés. Il a le visage tuméfié et constellé de points rouges. Je suis défigurée aussi, la peau dure et bosselée comme celle d’un crapaud.
Tout est calme désormais. Nous reprenons la route, lentement, peinant à croire ce que l’on a vécu.


Splendide.
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